lundi 15 octobre 2007
Jeux d’avants, enjeux d'après
Le jeu proposé pendant cette coupe du monde paraît misérable et vous devez vous dire que je le prends à la légère. C’est pas faux. Il faut vous dire que je craignais encore pire et surtout que je relativise.
Les équipes qui ont gagné les matchs importants l’ont basé sur la défense et le contre. L’Argentine a battu ainsi la France en match d’ouverture, puis les Blacks, les Anglais ont battu les Australiens puis les Français de même, et hier soir, les Springboks en ont rajouté une couche en prenant les Pumas à leur jeu. Finalement, seuls les matchs de poule Afrique du Sud – Angleterre et Pays de Galles – Fidji n’ont pas, dans des styles différents, correspondu à ce postulat. Arrivés en finale, les Boks vont-ils continuer à se refermer ? Privés d’enjeu, les Français vont-ils retrouver leur allant contre l’Argentine ?
En fait, ce qu’il y a à craindre, ce n’est pas l’uniformisation d’un jeu restrictif, c’est l’uniformisation tout court. L’uniformisation du rugby spectacle, d’un jeu ouvert à tout va genre rugby à 13, serait aussi terrible. L’uniformisation des enjeux. La banalisation du tout-économique. Le mélange des genres.
Le jeu en lui-même n’est pas en danger. Ce genre de débats a toujours existé, et l’ovale s’est toujours régénéré. Ce sera encore le cas.
Les nouveaux enjeux qu’il engendre depuis quelques années posent davantage question.
Par exemple, la Coupe du monde William Webb Ellis a-t-elle finalement un intérêt ?
Esthétiquement, c’est affaire de goût. De toute façon, pas facile à caser dans un intérieur, et certaines femmes de joueurs battus, soupirent peut-être de ne pas se voir imposer ce genre de bibelot kitch à la maison…
Comme Graal sportif, ce n’est pas plus évident, ce qui n’est pas anodin de ma part de souligner. Je demande en tout cas à être convaincu. Les tournées à l’ancienne, ça valait aussi le détour.
On a vu une première phase rafraîchissante avec des petites nations enthousiastes. Mais, une fois la récréation sifflée, tout le monde s’est joyeusement limité à un concours d’auto-tamponneuses.
Le spectacle a été pris en charge par la machine médiatique et sa propension à scénariser le réel et à faire du fric dessus. Qu’il y ait du beau jeu ou pas, elle, elle s’en fout, l’important, c’est qu’il y ait du suspens, de l’enjeu.
J'ai évoqué ce genre de questions avec des copains comme Spartacus ou Charles Chaplin. Croyez moi, les enjeux sont beaucoup plus grands qu'un jeu de baballe. Monde du rugby, ne te laisse pas mener au bateau, monde du rugby, redemande toi d'où tu viens.
Les dirigeants du rugby mondial vont avoir une lourde tâche désormais : s’imposer face aux médias télévisés et numériques. C’est-à-dire ne pas se laisser imposer une évolution des règles - dont on commence à parler - sur des critères télégéniques. Et là, croyez moi, on parle de sujets autrement plus graves que la défaite de telle équipe ou de tel entraîneur, sur l’ennui passager qu’ont suscité les théories tactiques en vogue ces temps-ci.
Jusqu’à cette coupe du monde, le rugby français avait lui su imposer ses vues aux médias. Bien sûr, il y a des contreparties, des portes franchies (notamment celles des vestiaires par les caméras) mais l’essentiel – par exemple, la répartition égalitaire et élargie à la ProD2 de la manne des droits TV - est préservé notamment par la LNR.
L’IRB a d’ores et déjà cédé les droits de la RWC 2011 à TF1. Par contre, France 2 vient de se voir confirmer les droits du Tournoi par Bernard Lapasset. Et ceux du Top14 sont bien ancrés chez Canal+. Et Murdoch ?
Cet environnement médiatico-publicitaire est trop influent, c’est lui, à mes yeux, dénature plus ce sport que les tactiques des uns et des autres. Ce n’est pas le rugby – chandelle qui me fait peur, c’est le rugby – spectacle.
Le prochain match important que le rugby mondial va devoir jouer, ce n’est pas le week-end prochain pour cette finale Angleterre - Afrique du Sud, mais plus tard, à l’IRB.
L’IRB qui parle par exemple de réduire la prochaine coupe du monde à 16 équipes. Parlons clair : la vraie raison de la manœuvre est en plus bassement matérielle puisque ça fera ça de matchs en moins à organiser alors que la Nouvelle – Zélande n’a pas les moyens structurels et financiers pour organiser ce mondial qui aura pourtant lui chez elle.
L’IRB qui est par ailleurs le dépositaire des règles et de l’esprit de l’ovale.
L’IRB qui se fout comme de son premier sifflet du développement du rugby, de sa diffusion, et n’est obsédé que par l’appât du gain, rendu possible par la RWC qui est devenu quasiment sa seule source de revenus.
Bernard Lapasset, probable prochain président de l’IRB, va arriver aux fonctions suprêmes du rugby mondial à un moment clé de son évolution.
Je me demande s’il ne faut pas préférer un président venu d’un Nord, certes parfois trop ancré dans ses traditions bonnes ou mauvaises d’ailleurs, mais aussi gardien du Temple (excusez l’image, on ne se refait pas !!!), ou un de ceux qui, dans le sud, ont commencé à céder sous les charmes de Rupert Murdoch (tiens, le revoilà celui-là, vous vous rappelez qu’on en a déjà parlé (14/08, « L'Argentine, dindon de la farce »).Elevé à la mamelle de Tonton Ferrasse, j’espère que le futur président se dira, non pas « J’y suis arrivé », mais que « Tout commence ».
PS : Une affiche de 1970 qu’on aurait pu revoir cette année…
dimanche 14 octobre 2007
Le rugby est mort, vive le rugby !
Sélectionné pour la première fois avec le XV de la Rose le 18 novembre 1995 contre l’Afrique du Sud, Lawrence Dallaglio va peut-être conclure sa splendide carrière en finale de la coupe du monde contre ces mêmes Boks. Je vous reparlerai dans la semaine du capitaine des Wasps, mal aimé des Français alors qu’il aime tant la France.
Sur le match d’hier, pas grand-chose à dire, d’autant que Gotbips a tout dit et bien dit. Même si ce n’est pas vraiment ainsi que je l’entendais quand je l’ai écrit ici, il n’y a pas eu « photo ». Je m’étonne de voir que les premiers commentaires français ne sont que pour dire « Ça s’est joué à pas grand-chose ». Mais c’est tout le contraire ! Et cette tactique de vouloir jouer les Anglais à l’anglaise, de façon presque caricaturale, condamner à l’échec. Bien sûr, Bernard Laporte a une grande responsabilité, dans cette sélection comme dans cette approche. Comme il l’avait dans la victoire sur les Blacks. "On gagne à 30 et on perd à 22" est une formule plusieurs fois vue sur le net depuis hier et qui résume bien un des aspects des choses.
Mais comme le 1/4 de finale, les joueurs sont aussi fautifs. Comment espérer tenir un avantage d’un point pendant une demi-heure ? Et pourtant, ils ont bel et bien arrêté de jouer. Les impact-players n’y étaient pas non plus : Chabal entré trop tôt a montré qu’il n’était, dans une utilisation normale, qu’un deuxième ligne anonyme. Szarzewski a coûté trois points au plus mauvais moment. Michalak ? Pourquoi est-il entré en fait, pour faire quoi ? Jouer contre-nature ?
Les Français peuvent avoir des regrets d’avoir été aussi minimalistes, les Anglais peuvent être fiers. Ce qui est amusant, c’est que ce soit Brian Ashton, chantre du jeu au large mais qui a su s’adapter à ses forces, qui les amène aussi loin…
Cette demi-finale franco-anglaise me rappelle par certains côtés la rencontre du Tournoi des V Nations Angleterre – France à Twickenham en 1985. Les Français, avec Blanco, Estève, Sella, Codorniou, Lavigne, Lescarboura, Gallion, Rodriguez, Erbani, Gratton, Condom, Haget, Garuet, Dintrans et Dospital sont largement favoris. Excès de confiance, manque de zèle, ailiers au chômage technique, maladresses diverses… et un Rob Andrew qui d’abord bombarde les nuages avant de régler sa mire pour obtenir le match nul à la 80ème minute (9-9)… Un match nul car la France à l’époque, régnait en mêlée. Avec ça en moins, même le match nul apparaissait hier illusoire.
De là à dire que le rugby est en train de perdre son âme devant ces matchs insipides, encore une fois, je dis que je ne suis pas inquiet. Ce ne sont que des péripéties. Pour revenir au cas Laporte, il avait les clés du camion, il s’est planté, c’est la loi du genre. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, j’aime pour ma part que les gens aillent au fond des choses. Il avait été renouvelé en 2003, il est allé au bout de son double cycle, on passe à autre chose. La seule chose qui me gêne, c’est cette remarque qu’il semble avoir fait hier sur la pauvreté du jeu dans ce mondial. Il était temps qu’il s’en rende compte !!! Ce n’est pas le jeu qu’il a prôné qui me gêne, mais bien plus le fait qu’il ne l’assume plus… A confirmer dans les jours qui suivent.
Pour le reste, ces querelles ne sont pas nouvelles ni propres au rugby professionnel. Pour rester en France et dans les années 80, je me rappelle ce qu’on écrivait sur Jacques Fouroux en 1986 : « Jouons français ! Le XV de France ne doit plus opérer contre nature, prisonnier qu’il est des directives données. Percuter, enchaîner, créer des regroupements dynamiques, taper des chandelles pour être à cinq ou six aux réceptions : c’est le style All-Blacks. En voulant faire la même chose, nous oublions que nous avons davantage gagné des matchs avec nos inspirations qu’avec nos muscles ! Continuer ainsi c’est aller au suicide pour le rugby français ».
Malheureusement, je n’ai plus les références de cet article, je ne sais qui l’a écrit, ni où. Mais, croyez moi sur parole, il a été écrit… dans la semaine précédant le France – Nouvelle-Zélande de Nantes 1986 (16-3). Et si ça vous amuse de chercher, vous en trouvez beaucoup d’autres du même acabit.
La fin du rugby ? Allons, laissez-moi rire ! Je suis sûr que l’équipe qui sera sacrée le week-end prochain marquera par ses arrières. Et le rugby en a vu d’autres : saviez-vous que début septembre 1945, une petite annonce parut dans le journal de Sapporo, aujourd’hui 5ème ville du Japon en termes de population (située sur l’île d’Hokkaïdo) et siège des très officiels Hokkaïdo Barbarians. Elle invitait les rugbymen intéressés à se rendre à une adresse donnée. Ils furent une cinquantaine et un match fut organisé dans la foulée. Il n’y avait pas un mois qu’Hiroshima et Nagasaki avaient été rayées de la carte… Et le premier match officiel d’après-guerre eut lieu le 23 septembre 1945 à Kyoto entre la 3rd High School et un club d’étudiants, Kandaï. Alors, la mort du jeu, s’il vous plaît, attendez un peu avant de l’annoncer !
Le risque de la perversion du rugby lui, existe. Mais ce ne sont pas les entraîneurs qui le font peser, ce sont les instances. J’en ai parlé, j’en reparlerai… après la deuxième demi-finale. Entre les Boks de Jake White et les Pumas de Marcelo Loffreda, deux très bons amis dans la vie, que le meilleur gagne !
PS : J’ai fait deux parties, l’une avec Chabal, l’autre avec Michalak, et à aucune des deux, je n’ai pu me faire Williams !
RePS : Hier soir, croyez-le, j'avais des moustaches bleu-blanc-rouge, un string de dentelle blanche estampillé avec la Rose (souvenir ramené par une amie de Twickenham un week-end de tournoi), sur la tête, et un maillot tout noir… d'arbitre ! La soirée fut, d'une point de vue gastronomique, moyenne : bière anglaise Greene King et cuisses de grenouille à la plancha ! La semaine prochaine, Pumas ou Boks, on aura au moins du bon vin !!!

