Le jeu proposé pendant cette coupe du monde paraît misérable et vous devez vous dire que je le prends à la légère. C’est pas faux. Il faut vous dire que je craignais encore pire et surtout que je relativise.
Les équipes qui ont gagné les matchs importants l’ont basé sur la défense et le contre. L’Argentine a battu ainsi la France en match d’ouverture, puis les Blacks, les Anglais ont battu les Australiens puis les Français de même, et hier soir, les Springboks en ont rajouté une couche en prenant les Pumas à leur jeu. Finalement, seuls les matchs de poule Afrique du Sud – Angleterre et Pays de Galles – Fidji n’ont pas, dans des styles différents, correspondu à ce postulat. Arrivés en finale, les Boks vont-ils continuer à se refermer ? Privés d’enjeu, les Français vont-ils retrouver leur allant contre l’Argentine ?

En fait, ce qu’il y a à craindre, ce n’est pas l’uniformisation d’un jeu restrictif, c’est l’uniformisation tout court. L’uniformisation du rugby spectacle, d’un jeu ouvert à tout va genre rugby à 13, serait aussi terrible. L’uniformisation des enjeux. La banalisation du tout-économique. Le mélange des genres.
Le jeu en lui-même n’est pas en danger. Ce genre de débats a toujours existé, et l’ovale s’est toujours régénéré. Ce sera encore le cas.
Les nouveaux enjeux qu’il engendre depuis quelques années posent davantage question.
Par exemple, la Coupe du monde William Webb Ellis a-t-elle finalement un intérêt ?
Esthétiquement, c’est affaire de goût. De toute façon, pas facile à caser dans un intérieur, et certaines femmes de joueurs battus, soupirent peut-être de ne pas se voir imposer ce genre de bibelot kitch à la maison…
Comme Graal sportif, ce n’est pas plus évident, ce qui n’est pas anodin de ma part de souligner. Je demande en tout cas à être convaincu. Les tournées à l’ancienne, ça valait aussi le détour.
On a vu une première phase rafraîchissante avec des petites nations enthousiastes. Mais, une fois la récréation sifflée, tout le monde s’est joyeusement limité à un concours d’auto-tamponneuses.
Le spectacle a été pris en  charge par la machine médiatique et sa propension à scénariser le réel et à faire du fric dessus. Qu’il y ait du beau jeu ou pas, elle, elle s’en fout, l’important, c’est qu’il y ait du suspens, de l’enjeu.
J'ai évoqué ce genre de questions avec des copains comme Spartacus ou Charles Chaplin. Croyez moi, les enjeux sont beaucoup plus grands qu'un jeu de baballe. Monde du rugby, ne te laisse pas mener au bateau, monde du rugby, redemande toi d'où tu viens.

Les dirigeants du rugby mondial vont avoir une lourde tâche désormais : s’imposer face aux médias télévisés et numériques. C’est-à-dire ne pas se laisser imposer une évolution des règles - dont on commence à parler - sur des critères télégéniques. Et là, croyez moi, on parle de sujets autrement plus graves que la défaite de telle équipe ou de tel entraîneur, sur l’ennui passager qu’ont suscité les théories tactiques en vogue ces temps-ci.

Jusqu’à cette coupe du monde, le rugby français avait lui su imposer ses vues aux médias. Bien sûr, il y a des contreparties, des portes franchies (notamment celles des vestiaires par les caméras) mais l’essentiel – par exemple, la répartition égalitaire et élargie à la ProD2 de la manne des droits TV - est préservé notamment par la LNR.
L’IRB a d’ores et déjà cédé les droits de la RWC 2011 à TF1. Par contre, France 2 vient de se voir confirmer les droits du Tournoi par Bernard Lapasset. Et ceux du Top14 sont bien ancrés chez Canal+. Et Murdoch ?
Cet environnement médiatico-publicitaire est trop influent, c’est lui, à mes yeux, dénature plus ce sport que les tactiques des uns et des autres. Ce n’est pas le rugby – chandelle qui me fait peur, c’est le rugby – spectacle.
Le prochain match important que le rugby mondial va devoir jouer, ce n’est pas le week-end prochain pour cette finale Angleterre  - Afrique du Sud, mais plus tard, à l’IRB.
L’IRB qui parle par exemple de réduire la prochaine coupe du monde à 16 équipes. Parlons clair : la vraie raison de la manœuvre est en plus bassement matérielle puisque ça fera ça de matchs en moins à organiser alors que la Nouvelle – Zélande n’a pas les moyens structurels et financiers pour organiser ce mondial qui aura pourtant lui chez elle.
L’IRB qui est par ailleurs le dépositaire des règles et de l’esprit de  l’ovale.
L’IRB qui se fout comme de son premier sifflet du développement du rugby, de sa diffusion, et n’est obsédé que par l’appât du gain, rendu possible par la RWC qui est devenu quasiment sa seule source de revenus.
Bernard Lapasset, probable prochain président de l’IRB, va arriver aux fonctions suprêmes du rugby mondial à un moment clé de son évolution.
Je me demande s’il ne faut pas préférer un président venu d’un Nord, certes parfois trop ancré dans ses traditions bonnes ou mauvaises d’ailleurs, mais aussi gardien du Temple (excusez l’image, on ne se refait pas !!!), ou un de ceux qui, dans le sud, ont commencé à céder sous les charmes de Rupert Murdoch (tiens, le revoilà celui-là, vous vous rappelez qu’on en a déjà parlé (14/08, « L'Argentine, dindon de la farce »).Elevé à la mamelle de Tonton Ferrasse, j’espère que le futur président se dira, non pas « J’y suis arrivé », mais que « Tout commence ».

PS : Une affiche de 1970 qu’on aurait pu  revoir cette année…